Pourquoi ils deviennent sarkophobes
Extraits du dossier du Nouvel Obs
(N° 2255 du 24/30 janvier 2008)
Les Sarkophobes
Ca vous a pris il y a des mois, plusieurs semaines ou seulement quelques jours. Troubles visuels provoqués par une photo de Carla B. Fortes
migraines sans doute dues à une inflammation des «racines chrétiennes». Cauchemars peuplés de dictateurs arabes jouant avec des centrales nucléaires françaises. Et, dans les phases les
plus aiguës, crises de nerfs déclenchées par le retour d'un refoulé désormais identifié : cadeau fiscal, 35 heures, pouvoir d'achat... Vous êtes probablement victime d'un début de sarkophobie
!
Les Moralistes
Alain Finkielkraut «abhorre» l'«hystérie» ou le «rire abject» de ceux qui conspuent le président. Et il sera peut-être
furieux de figurer dans ce dossier. Qu'il nous pardonne, mais il illustre à merveille le calvaire de ceux qui espéraient voir Nicolas Sarkozy jouer dans un grand film et qui le regardent,
effarés, tous les soirs en direct, se donner en spectacle dans un nouveau feuilleton d'«Elysée Palace». Ou pis encore, pour l'ombrageux philosophe, à la parade de Mickey. Finkielkraut est bien
obligé de le reconnaître : le comportement présidentiel est l'exact inverse de ce qu'il professe. Offense à la «bienséance» («Il consulte ses textos en présentant des journalistes au
pape»), cynisme néo-soixante-huitard («A Rome, il condamne la démesure consumériste, et dès qu'il revient il se comporte comme un enfant gâté»), triste divertissement («Quand on
est président, on ne va pas à Disneyland, on fait semblant d'aimer le Louvre») , vision économiste du monde («Les propositions de la commission Attali sont effrayantes») . Et enfin
«triomphe de la raison calculante» : «Ce qui est demandé à Hortefeux est scandaleux. L'honneur de l'humanité est d'agir au cas par cas, pas de faire du chiffre») .
Les prophètes
Mon premier a osé la question à la une de ce qui était alors son magazine : «Sarko est-il fou ?» Mon deuxième n'hésite pas à situer le
président de la République à droite de Le Pen. Mon troisième va jusqu'à opérer «une analogie» entre sarkozysme et pétainisme. Jean-François Kahn, l'ex-directeur de
«Marianne», Emmanuel Todd, le démographe et historien, et Alain Badiou, le penseur phare de la gauche radicale, sont les trois prophètes de l'anti-sarkozysme.
Leur regard sur l'hôte de l'Elysée n'est pas critique, il est assassin. Kahn stigmatise «l'abus, parfois hallucinant, du «je»». Todd a décrit «un président banalement agressif en
tant qu'homme» à propos de son face-à-face avec les pêcheurs du Guilvinec. Selon lui, Sarkozy ministre de l'Intérieur «a utilisé l'appareil d'Etat pour enflammer les banlieues».
Badiou estime qu'avec la mort du communisme «le capitalisme peut à nouveau se présenter comme la solution indépassable, et l'argent être réintroduit comme valeur». «Sarkozy est l'homme de
tout ça», ajoute-t-il.
Les gardiens du pacte républicain
Un tour de force. Réussir à ulcérer, en même temps, des catholiques, des juifs, des musulmans, des francs-maçons de droite comme de gauche. Tous unis
contre le nouvel évangile sarkozyen. Jean-Michel Quillardet, grand maître du Grand Orient de France a piqué un coup de sang : «Les anti-Lumières sont en train de prendre leur
revanche. Le pacte républicain qui permet à chacun de vivre avec sa foi ou sa non-foi est menacé !». Jean-Pierre Mignard, catho de gauche : «A croire que ce qui
intéresse Nicolas Sarkozy dans la religion, c'est que le troupeau soit bien gardé. Comme Mourras.» Bernard-Henri Lévy renifle les mêmes relents dans cette «vision du
catholicisme fondement du lien social». Une indignation qui ne se limite pas aux sarkophobes patentés. Patrick Klugman, l'ancien président de l'Union des Etudiants juifs de
France, s'étonne de ce président qui parle de Dieu à tout bout de champ «alors qu'on sort à peine d'un débat sur les signes ostentatoires religieux». Khalil Merroun,
recteur de la mosquée d'Ivry, prévient : «Quand on donne sa préférence à une famille spirituelle, on manque à l'égalité de traitement.» Mais BHL parie sur le «cynisme de Sarkozy»
:«il a fait un petit tour chez les catholiques. Il ira en faire un autre très vite du côté des juifs, des francs-maçons ou des musulmans.» Bingo. Le président vient de vanter le rôle
«civilisateur» de l'islam.
Les stigmatisés
Le p'tit pois - entendez le juge, dans le verbe présidentiel - se rebiffe. A la rentrée solennelle de la cour d'appel de Nîmes, le premier président
Jean-Pierre Goudon s'est payé le chef de l'Etat. Revenant sur les propos de Nicolas Sarkozy comparant les magistrats de la Cour de Cassation à «des petits pois alignés, même
couleur, même gabarit, même absence de saveur», Goudon a ironisé : «Ces propos venant du chef de l'Etat, garant de l'indépendance de la magistrature, ont beaucoup choqué la communauté
judiciaire, mais en ce début d'année soyons zen, tout soumis à notre obligation de réserve et respectueux des institutions !» Avant de dénoncer, au passage, le «démon du spectacle, du
voyeurisme ou du vedettariat»...
«Sarko frappe quand on ne peut pas se défendre, explique Jean-Pierre
Havrin, ancien patron des polices de Haute-Garonne, lui aussi stigmatisé en 2003. Taper des fonctionnaires soumis à l'obligation de réserve, c'est facile. Ou lancer au pêcheur de
Guilvinec «descends si tu l'oses !» quand on est entouré de gardes du corps, ce n'est pas héroïque !» Sarko, faux dur à la langue trop bien pendue, finit par créer des envies de coup de
boule ! Même dans la police...
Les humiliés
Ceux-là ont subi à leurs dépens le caractère vindicatif d'un Sarkozy qui n'hésite pas à menacer de représailles quiconque ose lui résister. Ainsi,
Azouz Begag, ministre délégué à la Promotion de l'Egalité des Chances dans le gouvernement Villepin. Il a eu l'imprudence, à propos de l'emploi, fameux, du mot
«racaille», de déplorer une «sémantique guerrière». Coup de téléphone furibard de Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur : «Tu es un connard, un déloyal, un salaud ! Je vais
te casser la gueule». François Goulard, également ministre du gouvernement Villepin à l'Enseignement supérieur et à la Recherche, a eu droit au même traitement. Son crime à
lui ? Avoir été le dernier des partisans de la candidature Villepin, en 2007. Aujourd'hui Begag accuse Sarkozy d'«avoir semé la haine dans les banlieues».et Goulard s'est interroge
récemment pour savoir si l'actuel quinquennat sera «autre chose qu'une suite d annonces tonitruantes et de demi-réformes présentées comme des révolutions».
Les rivaux
Bayrou est sans doute le sarkophobe le plus construit et le plus brillant. Il dézingue en toutes occasions le président Sarkozy. Ses dernières flèches :«Il y a un côté,
comment dirais-je, puéril, enfantin dans cette idée qu'on va tout mettre par terre et tout reconstruire, sans réflexion préalable, sans concertation... La politique du tournis, c'est le contraire
d'une vraie politique de réforme.»
Villepin ne supporte pas que celui qu'il appelait naguère, devant ses
collaborateurs, «le nabot» ou «le nain» l'ait écarté du pouvoir et précipité dans les bras de la justice, par le biais de l'affaire Clearstream. Rien ou presque ne trouve grâce
aux yeux de l'ancien Premier ministre dans l'action du nouveau président. Il a ainsi fustigé les tests ADN en des termes d'une rare violence : «Ce type de législation n'est pas de mise dans
notre pays. Notre mémoire, notre histoire nous conduit à condamner tout ce qui ressemble à ce genre d'arsenal, dans la mesure où nous avons connu les rafles.»
Les épidermiques
Yannick Noah est un anti-Sarko épidermique. Extrait de son interview au «JDD», qui venait de le couronner, le 23 décembre dernier : «Tout me choque [chez lui] !
L'attitude, le ton, l'arrogance me choquent. Le déballage de rigueur, le cynisme me choquent. La désinformation me choque. Tout me choque..Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui m'ait dit ce
qu'il avait vraiment fait ! Qu'est-ce qu'il y a eu à part un brouhaha et de la godille ? Quels problèmes ont été réglés ? C'est le roi avec sa cour, et tous les courtisans se mettent à
genoux.». Sans surprise, on retrouve sur la ligne Noah un grand nombre de blacks et de beurs. Lilian Thuram, le premier, avait montré la voie du temps où Sarkozy était
ministre de l'Intérieur. «Quand il parle de nettoyer au Kàrcher, il ne sait peut-être pas ce qu'il dit, Sarkozy. Moi, je le prends pour moi», avait expliqué le défenseur du FC Barcelone.
Le rappeur Joey Starr lui a emboîté le pas : «J'ai trouvé déplorable qu'un homme politique tienne un langage de concierge, contribue à mettre le pays à feu et à sang, et ne
s'excuse pas.»
Mais nombreux sont les anti-Sarko épidermiques qui appartiennent à la majorité visible. Anémone : «Ce type me fait peur. Son discours est désespérant, bête et
démagogique.» Patrick Timsit : «Sarkozy va faire un incendie dans les banlieues. » Eric Cantona : «Napoléon, c'est un géant qui était petit.
Aujourd'hui, il est remplacé par le Pen avec un masque : Sarkozy.» La plupart de ces people ont dénoncé l'amendement Mariani instaurant des tests ADN pour les enfants d'étrangers candidats à
l'immigration en France. Dans ce combat, les femmes ont été en pointe, en particulier Isabelle Adjani, Josiane Balasko, Emmanuelle Béart et une certaine ... Carla
Bruni.
Les tenants de la folie
Dans les familles «sarkophobes», il en est une un peu particulière : celle qui cherche des explications mentales à la conduite du chef de l'Etat.
Nicolas Sarkozyest un homme que tous les psys rêveraient d'allonger sur leur divan... Fou ? Non, «limite», «borderline» plutôt, bourré de tics, avec cette bouche qui se tord, ces épaules
qu'il hausse l'une après l'autre, cette façon très «voyoute» de refuser la moindre contradiction et de rouler alors des mécaniques, défiant l'adversaire qu'il soit marin-pêcheur,
journaliste ou racaille supposée. Hyperactif, bien sûr. «Si c'était un enfant, relève l'analyste Jean-Pierre Winter, il faudrait d'urgence lui prescrire de la
Ritaline.» Inquiète-t-il ? Sûrement. «Il me fait peur depuis le début, une peur phénoménale, comme quelqu'un qui pourrait nous entraîner vers le cauchemar !», poursuit le
psychanalyste.
Le psychanalyste Jacques-Alain Miller, gendre de Lacan, commence à se poser des questions sur «cette transgression permanente érigée en méthode de gouvernement, et sur cette
tendance naturelle à la démesure». L'énergie, jusque-là sujet d'admiration, «n'est pas focalisée» et confine parfois «à la confusion». «Même s'il a toute légitimité pour changer
les codes, ici, on est plutôt devant une boussole qui s'affole.»
Serge Hefez, spécialiste de la thérapie familiale, qui décrivait Nicolas Sarkozy en «pervers narcissique» au début de son mandat, trouve désormais qu'il ressemble à un
prestidigitateur qui croirait à ses tours : «En fait, il ne sait plus où est sa vérité : chanoine avec le pape, remarié ou presque deux mois après un divorce.... On le sent prêt à n'importe
quoi.» Pour peu que sa sincérité soit remise en question, «il pète aussitôt les plombs. En fait, ça le rend dingue». Le psychanalyste ne serait pas surpris si, un jour, comme
Napoléon, «il enfilait un grand manteau d'hermine, et allait à Notre-Dame se mettre une couronne sur la tête».
Les
critiques de l'étranger
Angela Merkel déteste sa familiarité. Sa façon de vous attraper par le bras, de vous embrasser et de vous parler sous le nez. Mais l'aversion de la
chancelière pour Sarko ne tient pas qu'à son comportement : elle lui reproche aussi sa politique «m'as-tu-vu», sa conception d'une Europe méditerranéenne qui pourrait miner l'Union, son
opportunisme commercial... Ainsi à propos de Kadhafi, le «Zeit» écrit : «A l inverse a Angela Merkel, Nicolas Sarkozy excelle à éviter les questions qui fâchent avec un hôte
aussi bien argenté.» Surnommé «Monsieur Muscle» dans les gazettes d'outre-Rhin, Sarko est «Action Man» ou «Speedy» dans la presse britannique. Flatteur ? Pas vraiment. «II serait naïf
d'attendre de lui une quelconque cohérence», assène un éditorialiste du très libéral «Financial Times». Tandis que le «Guardian», de gauche et sans
illusions, s'interroge : «Comment expliquer son cursus placé sous le signe de l'esbroufe et de la félonie ?» Aux Etats-Unis, «Newsweek» doute : «Les gros titres
disent que Sarkozy roule à un train d'enfer. Mais où va-t-ïl à cette vitesse ? On ne le saitpas.» L'image n'est guère meilleure en Espagne. «Sarkozy n'agit pas en vrai libéral mais en
monarque d'un empire évanoui», tranche «laVanguardia». Tandis que dans le monde arabe la presse déplore sa vassalisation à un président finissant : «Bush peut faire
croire que son interventionnisme militaire n'a pas échoué puisque la France, son adversaire le plus déterminant, rentre au bercail», souligne «Al-Hayat», un quotidien
saoudien basé à Londres. Et en Afrique ? Le quotidien sénégalais «Sud» résume le malaise : «Sarkozy est en mission coloniale à lui tout seul.» Joli dossier de presse
!
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